Lettre ouverte à la Ministre des Services publics et de l'Approvisionnement au sujet du logiciel de traduction automatique

L'ATIO exprime des préoccupations sérieuses par rapport à l'utilisation prévue du logiciel de traduction automatique, par les employés du gouvernement du Canada, sans la révision des langagiers professionnels.

OTTAWA, le 21 mars 2016 /CNW/ -

L'honorable Judy M. Foote
Ministre des Services publics et de l'Approvisionnement
11 rue Laurier
Place du Portage, Phase III
Étage 18A1
Gatineau, Québec
K1A 0S5

Madame la Ministre,

L'Association des traducteurs et interprètes de l'Ontario (ATIO) est la plus vieille association professionnelle de traducteurs, interprètes et terminologues au Canada. Créée en 1920, notre mandat est de donner aux langagiers professionnels de l'Ontario une voix commune. En 1989, la Loi sur l'ATIO a accordé un titre réservé à nos membres agréés.

Nous vous écrivons afin d'exprimer notre inquiétude au sujet du logiciel de traduction automatique (TA) connu sous le nom Portage et mis à la disposition des employés du gouvernement fédéral. L'ATIO est d'avis que cette initiative représente un risque élevé de l'utilisation efficace des deux langues officielles dans la fonction publique et pourrait avoir de sérieuses répercussions sur les responsabilités du gouvernement du Canada en matière de langues officielles envers la population. Même si ce logiciel est destiné à des échanges informels limités à l'interne, nous pensons qu'il est naïf de croire que tel sera le cas dans la pratique.

La traduction professionnelle de qualité a un coût, et à une époque de réduction des dépenses à travers les ministères, le déploiement de ce logiciel minera inévitablement les normes élevées de communications à l'interne et à l'externe que les Canadiens ont toujours exigées. Le Canada pourrait très bien voir son excellente réputation en communication orale et écrite dans les deux langues officielles ternies, tant ici qu'à l'étranger.

Lors de son Assemblée générale annuelle de 2015 tenue à Ottawa, l'ATIO a invité le conférencier Roland Kuhn, l'expert technique pour Portage. Son message était clair : le traducteur automatique est un outil qui doit être utilisé par des professionnels. Comme pour tout programme de traduction automatique, le résultat doit être revu et raffiné par des professionnels. Dans sa forme actuelle, la mise en œuvre proposée est contraire à l'avis exprès des développeurs du logiciel Portage.

Nous avons été rassurés d'apprendre que les résultats produits par la TA seront révisés par des professionnels langagiers du Bureau de la traduction à des intervalles de quelques mois, mais nous demeurons préoccupés qu'une telle révision soit trop peu, trop tard.

Dans son état actuel, le logiciel sera placé dans les mains d'utilisateurs, souvent unilingues, et  non formés, qui ne seront pas en mesure d'établir si le texte dans la langue cible véhicule le même sens et le même ton que le texte de la langue d'origine. La grammaire, la syntaxe, le contexte et le sens sont souvent sacrifiés par un traducteur automatique. De plus, la TA peut produire des résultats qui peuvent paraître adéquats à des utilisateurs peu formés alors qu'en fait le ton et le sens d'un texte ont parfois été altérés et ce, parfois, considérablement. Un utilisateur qui n'a pas pleinement maîtrisé la langue cible peut ne pas être conscient que cela est arrivé. Ceci pourrait même avoir des conséquences légales étant donné que les deux langues sont considérées d'égale valeur au sens de la loi.

En outre, penser que tous les employés du secteur public deviendront des traducteurs instantanés est une insulte faite aux langagiers professionnels qui ont été formés et se sont spécialisés dans divers domaines d'activités humaines en cours au sein du gouvernement fédéral.

Dans les mains d'un professionnel hautement qualifié, la traduction peut même aller jusqu'à améliorer le texte d'origine en corrigeant les erreurs, en éliminant les ambiguïtés, et plus encore. De tels avantages de la traduction seront perdus par l'utilisation de ce logiciel par des non-professionnels. L'expérience et l'expertise humaines, et l'instinct pour le mot juste, sont des qualités qui ne peuvent pas être reproduites mécaniquement.

Le Bureau de la traduction était jadis à l'avant-garde de l'effort pour assurer l'usage effectif des deux langues officielles dans la fonction publique fédérale en promouvant la qualité de la langue et le respect pour le travail effectué par les professionnels de la traduction. Pour nos membres, la capacité de gagner sa vie a déjà été sérieusement affectée par les conditions actuelles du marché. Plusieurs employés du Bureau de la traduction craignent de voir leur moyen de subsistance menacé. Les taux d'attrition ont été un motif sérieux de préoccupation, avec des niveaux d'emploi réduits de 31%, passant de 1 928 en 2010 à 1 324 en 2015. D'ici 2018, 138 postes additionnels disparaitront par « attrition » ou « non-renouvellement» des contrats. Déjà, une grande portion du travail traditionnellement fait à l'interne a été offerte à des pigistes, des professionnels indépendants ou des agences, avec relativement peu d'effort investi dans le contrôle de la qualité. Les traducteurs, interprètes et terminologues professionnels font face à un avenir incertain.

La décision du déploiement de ce logiciel est vue comme un mépris total des langagiers professionnels et porte certaines personnes à croire que la qualité des communications n'est plus importante pour le gouvernement fédéral.

Nos membres sont aussi préoccupés de l'impact à court et long terme que l'implantation de la technologie du traducteur automatique dans la fonction publique fédérale pourrait avoir sur le respect du gouvernement du Canada envers les principaux objectifs de doter d'un statut égal le français et l'anglais et sur l'égalité des droits et privilèges en fonction de leur utilisation par les institutions fédérales comme cela est défini dans la Loi sur les langues officielles.

Plus de 85 % de la traduction du gouvernement fédéral est faite en français. Compte tenu du volume d'information traduite et des documents utilisés par les francophones, on serait porté à croire qu'assurer la qualité de la traduction est d'autant plus important. La qualité du français utilisé dans chaque service public s'est déjà dégradée. Le logiciel de traduction automatique prévu pourrait aggraver ceci encore plus et, de plus, discréditer le Bureau de la traduction et la profession dans son ensemble.

Un logiciel de traduction automatique enfile des mots ensemble sans vraiment tenir compte de l'esprit des principes linguistiques de la langue d'origine ou de la langue cible. Par exemple, un logiciel ne tient pas compte que le français tend à utiliser la voix active  tandis que l'anglais a souvent recours à la voix passive. La survie de la culture française elle-même pourrait être minée.

Nos membres sont conscients des bienfaits que la technologie peut apporter et la TA est certainement un précieux outil qui aide à gagner du temps, de l'argent et à harmoniser la terminologie. Nous reconnaissons que le Bureau de la traduction est déjà parvenu à réduire ses coûts suite à l'intégration de la TA dans le milieu de travail des traducteurs professionnels, leur permettant de produire plus, et différemment. Cependant, dans les mains d'utilisateurs unilingues, il ne servira qu'à perpétuer les erreurs langagières et la confusion autour de l'utilisation appropriée de la terminologie.

Tout le monde a entendu parler du coût élevé de la traduction, mais trop souvent, nous négligeons les bienfaits précieux d'avoir deux langues officielles.

Afin d'assurer que la communication dans les deux langues officielles soit toujours de la plus haute qualité possible, nous recommandons qu'une équipe de langagiers professionnels soit établie dans chaque ministère et agence, laquelle serait responsable de réviser toutes les communications traduites automatiquement dans un délai raisonnable. D'après ce que nous savons, Affaires mondiales Canada a déjà introduit un tel processus - dans un délai d'une heure et sur une base de 24 heures, sept jours sur sept - pour certaines communications. Conséquemment, l'implantation de ce processus semble faisable pour garantir que chaque courriel traduit automatiquement et que chaque communication en tout genre puissent être révisés par un langagier professionnel qualifié avant d'être envoyés.

Un tel modèle n'est pas sans précédent. À un certain moment de son histoire, le Bureau de la traduction était décentralisé, avec des traducteurs professionnels dans chaque ministère et agence. La proximité des clients a permis aux langagiers professionnels d'adopter la même culture organisationnelle et de garantir des traductions de meilleure qualité.

Nous espérons que vous prendrez nos préoccupations au sérieux et que vous réviserez le coût réel de l'implantation du logiciel de traduction automatique qui, s'il est utilisé sans supervision professionnelle, réduira la qualité des communications internes du gouvernement et pourrait même avoir des conséquences beaucoup plus sérieuses.

Nous souhaitons aussi que vous preniez en compte notre suggestion quant à une structure organisationnelle qui ferait en sorte que chaque texte serait révisé correctement par un langagier professionnel qualifié et spécialisé, assurant ainsi des communications d'une grande qualité dans les deux langues officielles, maintenant et à l'avenir, au bénéfice du gouvernement du Canada et de tous les Canadiens.

À notre connaissance, au moment d'écrire cette lettre, l'évaluation finale du projet pilote du traducteur automatique n'a pas encore été diffusée. Une fois disponible, nous apprécierons en recevoir une copie, et nous serons très heureux d'offrir nos commentaires reflétant le point de vue des professions langagières.

N'hésitez pas à nous contacter si vous voulez discuter davantage ces points plus en détail.

Veuillez agréer, Madame, nos salutations les plus respectueuses.

Lisa Carter, trad. a. (ES-AN)
Présidente

cc. :

L'honorable Mélanie Joly, ministre du Patrimoine canadien
M. Graham Fraser, commissaire aux langues officielles
Mme Donna Achimov, présidente, Bureau de la traduction
Mme Emmanuelle Tremblay, présidente Association canadienne des employés professionnels
M. Greg Fergus, député fédéral de Hull-Aylmer
Mme Éva Nassif, traductrice agréée (AN-FR) et députée de Vimy                         

 

SOURCE L'Association des traducteurs et interprètes de l'Ontario

Renseignements : Monsieur Marc Pandi, directeur général de l'ATIO, marc.pandi@atio.on.ca, 613 241-2846, 613 979-2909, 1 800 234-5030

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