Etats-Unis - "Journalisme en enfer": Mumia Abu-Jamal raconte son métier de journaliste depuis le couloir de la mort



    MONTREAL, le 10 juin /CNW Telbec/ - Reporters sans frontières rend public
"Journalisme en enfer", un article écrit par Mumia Abu-Jamal au sein du
couloir de la mort où il est incarcéré depuis 1982. Avant son arrestation,
Mumia Abu-Jamal était connu comme "la voix des sans-voix" grâce à ses articles
dénonçant les abus et la corruption du gouvernement.
    Dans ce témoignage, rédigé le 23 mai 2009 à la demande de l'organisation,
le journaliste décrit son parcours et sa pratique du métier depuis son
arrestation. Il raconte notamment comment il a dû faire valoir le Premier
amendement de la Constitution devant ses juges, pour obtenir le droit qui lui
était refusé de mener ses activités. Ce texte est publié dans son intégralité.
    "Si Mumia Abu-Jamal n'a pas été arrêté et condamné à la peine capitale en
raison de sa profession, il est permis de penser que son statut de journaliste
engagé et militant a pu être considéré comme une circonstance aggravante lors
de son procès. Le destin de Mumia Abu-Jamal est une affaire de droits de
l'homme, dont la peine de mort constitue en soi une violation. Nous donnerons
la parole à Mumia Abu-Jamal, en espérant qu'il soit un jour libéré", a déclaré
Reporters sans frontières.
    Ancien militant des Black Panthers, devenu journaliste de radio dans les
années 70, Mumia Abu-Jamal, 55 ans, a été condamné à mort pour l'assassinat
d'un policier, Daniel Faulkner, le 9 décembre 1981 à Philadelphie. De
nombreuses irrégularités ont marqué la procédure judiciaire, au point de
mettre sérieusement en doute sa culpabilité.
    Le 27 Mars 2008, une cour d'appel fédérale de Pennsylvanie s'est
prononcée en faveur de la révision du procès de Mumia Abu-Jamal sur la seule
question de la peine de mort. Cependant, Le gouvernement de l'Etat de
Pennsylvanie a aussitôt saisi la Cour suprême des Etats-Unis sur ce point,
bloquant de fait la demande de révision. Reporters sans frontières avait alors
dénoncé l'"acharnement judiciaire" contre Mumia Abu-Jamal.
    En octobre 2008 et en avril 2009, la Cour suprême a rejeté deux requêtes
présentées par l'avocat du journaliste, Robert R. Bryan, demandant la tenue
d'un nouveau procès. La première portait sur les pressions que des témoins au
procès de 1982 auraient subies pour condamner à mort Mumia Abu-Jamal. La
seconde concernait le racisme dans la sélection du jury, le ministère public
rejetant sa composition chaque fois que des Noirs y siégeaient.
    Pour toute information et offre de soutien à Mumia Abu-Jamal, contacter :

    Law Offices of Robert R. Bryan
    2088 Union Street, Suite 4
    San Francisco, CA 94123-4117
    Email:  RobertRBryan@aol.com
    www.MumiaLegal.org

    Journalisme en enfer
    (Article rédigé le 23 mai 2009 par Mumia Abu-Jamal pour Reporters sans
    frontières)

    J'ai fait mes débuts dans le journalisme en tant que reporter assigné au
logement au sein d'une station de radio locale affiliée à NPR. A Philadelphie,
l'une des plus vieilles villes des Etats-Unis, les problèmes de logement
faisaient alors pléthore : on pouvait même parler de délabrement généralisé,
surtout dans les zones de la ville où vivaient les Noirs, les Portoricains et
les Blancs les plus démunis.
    Lorsque je me repenche sur ces années, quelles sont les affaires qui font
tache dans ma mémoire ?
    Bien que m'ayant conduit dans tous les coins de la ville, la plupart de
ces affaires ont depuis sombré dans l'oubli. Impossible, cependant, d'oublier
la manifestation contre les mauvaises conditions d'habitation organisée par
les locataires d'une résidence de Southwest Philadelphia, une partie de la
ville que j'avais maintes fois longée en voiture sans oser m'y aventurer,
jusqu'au jour où cela fit partie de ma description de poste...
    Les façades du bâtiment en question étaient plutôt belles, stylisées, et
se démarquaient du reste de la rue grâce à leurs moulures ornementales et
jointures en mortier, symboles d'une ère révolue où les bâtisseurs étaient de
véritables artisans qui se souciaient de construire non seulement des
demeures, mais également de leur beauté.
    Lorsque l'un des organisateurs de la manifestation m'a appelé pour m'en
alerter, je me suis immédiatement rendu à l'adresse et ai franchi le seuil de
l'immeuble.
    Ma première réaction a été un haut-le-coeur : les plafonds étaient
dangereusement affaissés, suspendus au-dessus d'espaces où s'activaient des
enfants ; la tuyauterie était visiblement bouchée et le bâtiment avait tant
souffert d'un manque d'entretien qu'il posait d'innombrables dangers à tous
ses occupants.
    Les meneurs de la manifestation ne cachèrent pas leur colère.
    A repenser à cet événement aujourd'hui, je réalise qu'il ne s'agissait
pas d'une question de logement en soi, mais de résistance. D'une résistance
qui a donné vie à mon reportage, car elle émanait d'un groupe d'individus
appartenant à la classe ouvrière se révoltant contre des conditions de vie
injustes et inacceptables.
    De nombreuses années plus tard, du fin fond de ce que j'appelle
l'American House of Pain (ma prison), je suis toujours en mission...
    Ici aussi, je ne manque jamais de sujets de reportage : les milliers de
personnes incarcérées autour de moi pourraient toutes faire l'objet d'un
titre, ne serait-ce qu'à propos des motifs les ayant conduites en prison ou,
bien plus souvent, des procédures utilisées pour leur condamnation.
    Le système judiciaire américain s'apparente en quelque sorte à un broyeur
de viande : vus de près, ses multiples rouages sont répugnants.
    Je n'ai jamais cessé de rédiger des articles sur des détenus condamnés
injustement ou illégalement, soumis à de terribles violences, victimes de
sidérantes aberrations institutionnelles ou de cruautés à vous glacer le sang.
    En 1995, j'ai fait l'objet de sanctions légales pour m'être "adonné à des
activités de journaliste". Il m'aura fallu des années de lutte contre le
système judiciaire, dont plusieurs semaines de présence dans une salle
d'audience, assis avec des chaînes serrées à en faire enfler et saigner mes
chevilles, pour faire enfin admettre que le 1er amendement de la Constitution
américaine protège de telles activités, mais je ne regrette nullement ce
combat (voir l'affaire Abu-Jamal contre Price).
    Pendant longtemps, pour rédiger mes articles, j'ai été contraint de les
écrire sur un bloc-notes, avec un stylo ou parfois même avec un simple tube de
10 centimètres en plastique souple transparent, avec deux capuchons aux
extrémités dont l'un laissait sortir la pointe à bille de la cartouche.
C'était comme si j'écrivais avec une nouille.
    Deux de mes livres ont été écrits avec de tels instruments, puis envoyés
à des amis ou des éditeurs pour les faire taper.
    Les ordinateurs n'ont pas encore fait leur entrée dans le monde carcéral
(ou, tout du moins, pas en Pennsylvanie). Je suis souvent amusé de recevoir
des lettres de personnes bien intentionnées qui me donnent spontanément leur
adresse de courriel ou de site Web. J'en conclus qu'elles pensent que je
dispose, là, dans ma cellule, d'un ordinateur personnel, ou que cette prison
propose aux détenus des points d'accès à l'Internet.
    Pas du tout.
    Ici, il n'y a ni ordinateurs, ni I-pod, ni CD, ni cassettes. (L'ironie
est que l'on peut acheter des lecteurs de cassette à l'intendance !).
    Nous ne sommes guère que des dinosaures qui vivons dans un autre temps,
figés dans une ère où nous faisons sans.
    Un détenu surnommé Amin (Harold Wilson), qui avait été acquitté lors d'un
nouveau procès de plusieurs accusations de meurtre non fondées, a été libéré
après avoir passé près de deux décennies dans le quartier des condamnés à
mort. Il a quitté la prison centrale de Philadelphie avec tous ses biens
réunis dans un sac poubelle, et un jeton d'autobus. Un détenu portoricain qui
avait été libéré de la même prison au même moment a été si touché par
l'expression de désarroi sur son visage qu'il lui a offert son téléphone
portable. Amin a regardé en plissant les yeux le petit appareil au creux de sa
main et a demandé "Ca sert à quoi, ce truc ?" Il n'avait aucune idée de la
façon de faire marcher cet étrange objet car il n'en avait jamais vu ou tenu
un auparavant.
    Plus tard, il m'a dit : "Oh là là, on aurait dit un gadget tiré
directement de Star Trek !"
    Il y a parfois des nouvelles qui surviennent sans qu'on les attende, sans
qu'on les souhaite.
    Il y a plusieurs mois, Bill Tilley, un "avocat de prison" apprécié pour
son sens de l'humour dans les couloirs de la mort, mais usé par trop d'années
de coups de tête contre l'épaisse muraille judiciaire et redoutant que de
récents problèmes de santé ne soient le prélude d'un cancer, s'est levé à
l'aube et s'est servi des lames de la grille d'une bouche d'aération de sa
cellule pour effilocher les lacets de ses tennis et faire un noeud coulant.
    Il s'est pendu.
    Suite à son décès, des rumeurs ont circulé selon lesquelles il était
effectivement atteint de cancer, mais que le personnel médical de la prison
n'en avait pas parlé car, s'agissant d'un condamné à mort, l'Etat ne voulait
pas gaspiller d'argent en soins pour un patient qui allait de toute manière
mourir.
    Plusieurs semaines avant sa mort, Tilley avait confié à quelques amis
qu'il pensait qu'il s'agissait d'un cancer compte tenu de la sévérité de ses
symptômes mais que, quoi qu'il en soit, il avait tellement souffert qu'il ne
voulait "plus jamais, jamais, passer par cela encore une fois".
    Ce que nous ignorions alors, c'est qu'il nous annonçait du mieux qu'il
pouvait son projet de suicide. Peut-être essayait-il de nous dire en quelques
mots qu'il avait plus peur de souffrir que de mourir.
    Tilley a mis fin à ses jours à moins de 12 mètres de la porte de la
cellule dans laquelle ont été écrit ces mots.
    J'ai relayé cette affaire, mais sans aucun plaisir.
    Des affaires à relayer, il y en a des dizaines de milliers dans cette
American House of Pain, et elles m'ont inspiré des centaines d'articles.
    J'ai été assigné à un univers caché que même les journalistes les plus
intrépides ne peuvent pénétrer.
    Cet univers, c'est mon domaine, et j'entends y faire mon travail avec la
même rigueur et le même professionnalisme que ceux qui m'animaient dans le
passé.
    Car pour autant qu'il s'agisse d'un monde caché loin d'attirer des
millions de regards, il s'agit bien d'un monde public, bâti et entretenu grâce
aux contributions fiscales du peuple américain.
    Ce dernier n'est-il pas en droit de savoir où passent ses impôts ?
    Je l'en informe du mieux que je peux, plusieurs fois par mois, par écrit
au travers d'articles ou de recueils de commentaires.
    Je me bats contre le fait que je suis ici, mais je suis ici, et tant que
cela durera, c'est ici que je serai assigné.
    Washington, et plus de 120 correspondants dans le monde.




Renseignements :

Renseignements: Katherine Borlongan, Directrice générale, Reporters sans
frontières, (514) 521-4111, Cell: (514) 258-4188, Télécopieur: (514) 521-7771,
rsfcanada@rsf.org

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