Conseil de presse du Québec - Comité des plaintes et de l'éthique de l'information Décision - Numéro de dossier : D2008-05-079



    
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    Numéro de dossier : D2008-05-079

    Plaignants      M. Jean Dorion, président général de la Société
                    Saint-Jean-Baptiste de Montréal
                    M. Gilles Rhéaume, représentant de la Ligue Québécoise
                    contre la francophobie canadienne

    et

    Mis-en-cause    M. Jeff Heinrich, journaliste
                    M. Raymond Brassard, directeur de la rédaction
                    Le quotidien The Gazette
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    MONTREAL, le 1er avr. /CNW Telbec/ -

    RESUME DES PLAINTES

    MM. Jean Dorion et Gilles Rhéaume portaient plainte contre M. Jeff
Heinrich, journaliste pour le quotidien The Gazette. M. Dorion reprochait à ce
dernier d'avoir publié plusieurs articles, le 17 mai 2008, dévoilant de façon
erronée les conclusions du rapport de la Commission Bouchard-Taylor avant même
que ce dernier ne soit rendu public. M. Rhéaume faisait, quant à lui, porter
sa plainte sur un article traitant du même sujet et publié le 19 mai 2008 qui,
selon lui, véhiculait des préjugés à l'endroit des Québécois
canadiens-français.

    GRIEFS DES PLAIGNANTS

      Plainte de M. Jean Dorion, président général de la Société Saint-Jean-
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      Baptiste de  Montréal
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    1.  M. Dorion explique que sa plainte se résume à deux griefs. Dans un
        premier temps, il déplore que le quotidien The Gazette ait nui à
        l'intérêt public en dévoilant, le 17 mai 2008, un document obtenu
        quelques jours avant la publication officielle du rapport de la
        Commission Bouchard-Taylor. De son avis, cette publication prématurée
        du contenu du rapport ne se justifiait par aucune utilité sociale. Il
        ajoute que la direction du quotidien ne pouvait ignorer que cette
        publication prématurée risquait de faire déraper un débat qu'il
        qualifie de "fort émotif". Selon le plaignant, en choisissant de
        publier ce scoop, le média a fait prévaloir son intérêt commercial et
        ce, aux dépens de l'intérêt public.
    2.  Pour étayer son grief, M. Dorion fait référence à la chronique
        d'Alain Dubuc publiée en date du 21 mai 2008 dans le quotidien La
        Presse et dans laquelle on pouvait lire : "Ce qu'on peut se demander,
        c'est en quoi ce fameux scoop a servi le bien commun (...). En quoi
        le public est-il mieux servi quand un média rend publique une
        information quelques heures ou quelques jours avant qu'elle ne soit
        diffusée de toutes façons? (...) Quel a été l'impact de ces fuites?
        Essentiellement de mettre en relief des éléments qui ne sont
        probablement pas au coeur du message des auteurs du rapport. A
lancer
        le débat sur des pistes qui ne sont pas celles que proposait le
        rapport. Et donc de mettre les commissaires sur la défensive, les
        forcer à dissiper les malentendus, à les entraver dans leurs efforts
        pour livrer le message. Bref, les mettre dans une position très
        inconfortable qui peut, à la limite, compromettre leur mission."    3.
  Dans un second temps, le plaignant déplorait que la présentation de
        ce rapport, qui s'est faite dans des articles de M. Heinrich ainsi
        que par la manchette de première page, tombe dans le sensationnalisme
        en déformant son sens général. Pour M. Dorion, la manchette est
        d'autant plus importante qu'elle vient colorer l'interprétation de
        l'article qu'elle présente. Le plaignant reconnaît qu'une manchette
        de quelques lignes ne peut tenir compte de toutes les nuances d'un
        document de 300 pages et qu'une sélection était donc inévitable. Il
        ajoute qu'il ne suffit toutefois pas de constater que chacun des
        éléments mentionnés dans la manchette figure quelque part dans le
        document pour conclure que la manchette résume correctement le sens
        du document. Pour lui, les choix des éléments retenus ou écartés, le
        vocabulaire employé et la taille des caractères, voire la couleur,
        sont déterminants pour l'interprétation du sens de la manchette.
    4.  M. Dorion rapporte avoir demandé à plusieurs personnes de son
        entourage de lire la manchette et de lui en résumer le sens. Leur
        perception était que le rapport conclut que le problème étudié par la
        Commission résulte de l'absence ou de l'insuffisance d'ouverture
        d'esprit chez les "Canadiens-français", et qu'ils acquerront celle-ci
        en apprenant davantage l'anglais, en étant plus gentils avec les
        musulmans et en s'informant mieux. Pour le plaignant, la
        préoccupation pour l'apprentissage de l'anglais n'apparaissait pas
        dans les 37 propositions du rapport qui, à son avis, constituaient le
        vrai message du rapport. Parmi les articles de M. Heinrich, le
        premier et le plus long reprend le court paragraphe "Learn more
        English, be nicer to Muslims, get better informed", ce qui confirme
        selon lui l'impression trompeuse de la manchette. M. Dorion fait
        référence à M. Pierre Bosset, membre du comité consultatif de la
        Commission Bouchard-Taylor, qui affirme que "le document qu'il a lu
        fait peu de cas de la fracture francophones-anglophones et ne ferait
        qu'évoquer la question de l'apprentissage des langues". Il cite
        également un article paru le 20 mai 2008 dans La Presse, à l'effet
        que : "La question linguistique a été mentionnée mais la façon dont
        cela a été rapporté est vraiment démesurée."
    5.  De son avis, la manchette manque de respect à la majorité francophone
        du Québec et est de nature à attiser les préjugés à son endroit. En
        donnant l'impression que l'apprentissage de l'anglais par les
        Canadiens-français est le premier moyen de vaincre leur étroitesse
        d'esprit, le quotidien amène ses lecteurs, pour la plupart
        anglophones ou allophones, à conclure que cette étroitesse d'esprit
        est à l'origine du problème entourant la question des accommodements
        raisonnables.
    6.  Selon le plaignant, la manchette désigne la majorité ethnoculturelle
        du Québec sous le vocable "French-Canadians" en laissant penser que
        c'est ce que fait le rapport, alors que celui-ci intègrerait presque
        toujours l'expression "Canadien-français" à des expression plus
        longues telles "Québécois canadiens-français". Pour M. Dorion, cette
        appellation est régressive. Les articles de M. Heinrich, en reprenant
        celle-ci, confirment cette impression.
    7.  Le plaignant conclut que le public a été privé du droit de recevoir
        une information juste et de qualité, et que la rigueur, l'exactitude
        et la pondération étaient déficientes.

      Plainte de M. Gilles Rhéaume, représentant de la Ligue québécoise
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      contre la francophobie canadienne
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    8.  Le plaignant fait porter sa plainte sur un article intitulé "Time to
        change our lingo" publié le 19 mai 2008 et dont l'auteur est Jeff
        Heinrich. De l'avis de M. Rhéaume, l'article est biaisé dans la forme
        et le fond, et a suscité une onde de choc négative et francophobe.
        Pour le plaignant, l'article est une charge à boulets rouges contre
        les Québécois. Il se servirait malicieusement d'extraits d'un projet
        de rapport ainsi que de la crédibilité et du capital de sympathie
        dont jouissaient les deux commissaires pour véhiculer des préjugés
        allant jusqu'à identifier un groupe sur une base ethnique, à savoir
        les Canadiens-français.

      Lettre d'appui de Mme Mariève Isabel, étudiante à la maîtrise
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    9.  Mme Mariève Isabel apporte son appui aux plaignants en se disant
        choquée des jugements lus dans The Gazette à propos des francophones.

    10. Mme Isabel transmet au Conseil de presse sa volonté d'appuyer la ou
        les plaintes contre le quotidien The Gazette relatives au rapport de
        la Commission Bouchard-Taylor et notamment la plainte de la Société
        Saint-Jean-Baptiste de Montréal.

    COMMENTAIRES DES MIS-EN-CAUSE

      Commentaires de M. Raymond Brassard, directeur de l'information, à la
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      plainte de M. Jean Dorion
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    11. M. Brassard rejette les deux griefs déposés par le plaignant. De son
        avis, le rapport était très attendu et le dévoilement de ses
        conclusions était d'intérêt public. A l'exclusion de la liste de
        recommandations du rapport, le journaliste aurait donc présenté un
        reportage objectif et exact dans son contenu. M. Brassard rejette
        également le grief selon lequel le quotidien aurait mal interprété le
        sens général du rapport dans sa présentation. Il explique que
        plusieurs journalistes ont reconnu que l'information était exacte et
        il ajoute que le langage du rapport officiel était identique à la
        copie que le journaliste a reçue.

      Commentaires de M. Jeff Heinrich, journaliste, à la plainte de M. Jean
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      Dorion
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    12. Pour M. Heinrich, l'opinion du plaignant, selon laquelle la
        publication prématurée du rapport de la Commission Bouchard-Taylor
        était sensationnaliste et attisait les préjugés envers les
        francophones résidant au Québec, ne reflète pas la réalité. De son
        avis, ses articles publiés le 17 mai 2008 et les jours suivants
        faisaient un compte rendu exact d'un document public attendu mais
        depuis longtemps différé. M. Heinrich précise s'être procuré une
        partie importante du rapport en tant que reporter vétéran ayant
        couvert le débat ainsi que les audiences publiques de la Commission.
        Rejetant l'idée qu'il a voulu "spinner" la nouvelle, le plaignant
        explique avoir pris soin de traduire et de citer l'ébauche finale de
        plus de 100 pages dont il disposait. A l'inverse de ce qu'invoquait
        M. Dorion, la publication n'était selon lui pas prématurée, mais tout
        à fait dans l'intérêt du public.
    13. M. Heinrich fait référence à un article publié par M. André Pratte
        sur son blogue le 23 mai 2008 et dont le titre était
        "Bouchard-Taylor : The Gazette était dans le mille". Il cite
        également l'article de Michel David en date du 27 mai 2008 et publié
        dans Le Devoir, où l'on peut lire : "S'il avait réussi à mettre la
        main sur les chapitres du rapport Bouchard-Taylor obtenus par The
        Gazette cinq jours avant sa publication, il y a fort à parier que Le
        Devoir en aurait fait un compte rendu analogue. Certes, le titre qui
        coiffait l'article de Jeff Heinrich le samedi 17 mai - Time for
        Quebecers to be more open : report - avait du punch, mais il
        s'appuyait sur des passages du rapport qui se retrouvent toujours
        dans la version finale. (...) On peut trouver le jugement injuste
        envers les Québécois "de souche", mais The Gazette n'a rien
        inventé." Le mis-en-cause faisait enfin référence au Trente, dans son
        édition de juillet-août 2008, qui prenait également la défense du
        quotidien.
    14. En ce qui a trait à la question de la maîtrise de l'anglais sur
        laquelle trop d'insistance aurait été portée, le mis-en-cause oppose
        un passage de la page 217 du rapport de la Commission et qui expose
        qu'il "est hautement souhaitable que le plus grand nombre possible de
        Québécois maîtrisent l'anglais". M. Heinrich avoue avoir été surpris
        que les commissaires abordent cette question linguistique dans leur
        rapport, considérant le fait qu'ils avaient, durant les audiences
        publiques, fait savoir que ce n'était pas leur mandat. Le simple fait
        qu'ils l'abordent rendait donc leurs affirmations d'intérêt public et
        ce, tout particulièrement pour les lecteurs anglophones de The
        Gazette. De son avis et contrairement à ce qu'affirme le plaignant,
        les 37 recommandations ne représentent pas le seul vrai message du
        rapport.
    15. Concernant l'appellation "French-Canadian", M. Heinrich réitère que
        les commissaires n'ont pas eu peur d'employer ce vocable dans leur
        rapport. De son avis, ce serait même une de leur favorite. Il cite à
        cet effet plusieurs exemples que l'on retrouve dans le rapport :
        "l'imaginaire canadien-français" (page 116), "le passé canadien-
        français" (pages 119, 121, 185, 189, 211-215, 217), "le groupe
        ethnoculturel canadien-français (page 122), "la mémoire du canadien-
        français" (page 186), etc. Selon lui, les commissaires font état de
        cette préférence à la page 202 du rapport en écrivant : "Nous
        rejetons l'expression "Québécois de souche" pour désigner les
        Québécois d'origine canadienne-française... En ce sens, il vaudra
        mieux dire "Québécois canadiens-français" pour éviter toute
        connotation hiérarchique."
    16. Le mis-en-cause conclut que la plainte de M. Dorion n'est pas fondée.

      Commentaires de M. Raymond Brassard, directeur de l'information, à la
      ---------------------------------------------------------------------
      plainte de M. Gilles Rhéaume
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    17. A son avis, la plainte de M. Rhéaume est sans fondement puisque le
        journaliste se serait directement reporté au lexique utilisé dans le
        rapport Bouchard-Taylor, utilisant de nombreuses citations tirées
        d'une ébauche obtenue à l'avance.

      Commentaires de M. Jeff Heinrich, journaliste, à la plainte de M.
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      Gilles Rhéaume
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    18. De l'avis du mis-en-cause, l'expression à laquelle s'oppose
        M. Rhéaume, "French-Canadian" est utilisée à de nombreuses reprises
        dans le rapport de la Commission Bouchard-Taylor qui était le sujet
        de son article. Il explique, à cet effet, qu'un chapitre est
        intitulé : "Inquiétudes et solitudes : les Québécois canadiens-
        français". M. Heinrich reprend ensuite son argument à l'effet qu'à la
        page 202 du rapport, les commissaires ont rejeté l'expression
        "Québécois de souche" pour désigner les Québécois d'origine
        canadienne-française et recommandent l'utilisation du vocable
        "Québécois canadiens-français". Le mis-en-cause rapporte ensuite ce
        que les commissaires détaillaient à la page 206 du rapport :
        l'ambiguité du vocable "Québécois" qui désigne pour certains
        l'ensemble des citoyens du Québec et pour d'autres les Québécois
        canadiens-français.

    REPLIQUE DES PLAIGNANTS

      Réplique de M. Jean Dorion
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    19. Pour le plaignant, la présentation prématurée du rapport de la
        Commission Bouchard-Taylor ne pouvait s'appuyer sur le fait que le
        rapport était très attendu et que ses conclusions étaient d'intérêt
        public. De son avis, l'intérêt public commandait que l'on attende la
        publication officielle du rapport.
    20. M. Brassard ainsi que M. Heinrich reconnaissaient tous deux que le
        rapport dont ils disposaient ne comprenait pas les recommandations de
        la Commission, une partie du message qu'il juge néanmoins
        essentielle. Le problème est, pour le plaignant, que le journaliste a
        prétendu résumer ce message dans ses articles.
    21. En se basant sur un document incomplet, M. Heinrich a déformé le
        message que contenait le rapport en accordant, entre autres, une
        importance disproportionnée à un élément marginal du rapport. Pour
        lui, c'est ce que démontre l'article de ce dernier qui commençait par
        l'exhortation "Learn more English", reprise en manchette sur la
        première page. Présenter cette information comme l'élément premier du
        message de la Commission était trompeur.
    22. Le plaignant relève que les mis-en-cause ne se sont pas portés à la
        défense de la manchette publiée à la une du journal, le 17 mai 2008.
        De son avis, cela confirmerait le caractère indéfendable de celle-ci.

      Réplique de M. Gilles Rhéaume
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    23. M. Rhéaume ne dépose aucune réplique.

    DECISION

    24. M. Jean Dorion ainsi que M. Gilles Rhéaume portaient plainte contre
        M. Jeff Heinrich, journaliste, et son employeur le quotidien The
        Gazette. Le Conseil a examiné successivement les griefs de chacun des
        plaignants et la réponse des mis-en-cause.

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                           Grief 1 : intérêt public
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    25. M. Dorion reprochait en premier lieu au quotidien d'avoir nui à
        l'intérêt public en dévoilant, cinq jours avant sa publication
        officielle, le contenu du rapport de la Commission Bouchard-Taylor.
        Ce faisant, il aurait outrepassé l'intérêt public qui commandait de
        ne pas faire déraper par avance un débat, que le plaignant qualifie
        de "fort émotif", au profit de l'intérêt commercial d'un média.
        M. Heinrich affirmait, quant à lui, avoir réussi à se procurer une
        version d'une centaine de pages du rapport de la Commission avant sa
        publication et avoir jugé qu'il était d'intérêt public d'en révéler
        le contenu.
    26. Le guide Droits et responsabilités de la presse (DERP) du Conseil
        énonce un principe voulant que, si une instance dépendant des
        pouvoirs publics peut interdire ou retarder la publication de
        certaines informations pour des raisons d'intérêt public, elle ne
        peut en contrepartie "s'attendre à ce que la presse ait la même
        lecture de ce qui est d'intérêt public" DERP, p.10. Le guide DERP du
        Conseil précise également : "En raison de leur fonction sociale, les
        médias et les professionnels de l'information doivent évaluer ce qui
        est d'intérêt public. (...) Les choix rédactionnels en la matière
        relèvent de leur jugement et doivent être faits en toute indépendance
        et demeurer libres de toutes contraintes autres que celles qui
        découlent de l'exercice de leur fonction et des législations en
        vigueur." DERP, pp. 7-8
    27. Par conséquent, et en conformité avec ces principes, le Conseil
        reconnaît que le dévoilement anticipé d'éléments provenant du rapport
        Bouchard-Taylor par le quotidien The Gazette et son journaliste
        pouvait légitimement être considéré d'intérêt public par la direction
        du quotidien. Le grief n'est donc pas retenu.

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                     Grief 2 : sélection de l'information
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    28. M. Dorion déplorait, en second lieu, que la présentation qui a été
        faite du rapport de la Commission Bouchard-Taylor dans les articles
        de M. Heinrich, ainsi que dans la manchette publiée à la une le 17
        mai 2008, ait été sensationnaliste. Selon lui, la manchette laissait
        aux lecteurs l'impression que le problème étudié par la Commission
        résultait de l'absence ou de l'insuffisance d'ouverture d'esprit chez
        les Canadiens-français, qualité que ceux-ci ne pourraient acquérir ou
        démontrer qu'en apprenant davantage l'anglais, en étant plus gentils
        avec les musulmans et en s'informant mieux. La partie mise en cause
        soutenait qu'il s'agissait de ce qui était indiqué dans le rapport de
        la Commission.
    29. Le guide de principes Droits et responsabilités de la presse du
        Conseil reconnaît aux mis-en-cause le droit de sélectionner les
        contenus qu'ils veulent mettre en évidence dans le traitement d'une
        nouvelle : "Les médias et les professionnels de l'information doivent
        être libres de rechercher et de collecter les informations sur les
        faits et les événements sans entrave ni menace ou représailles.
        L'attention qu'ils décident de porter à un sujet particulier, le
        choix de ce sujet et sa pertinence relèvent de leur jugement
        rédactionnel. Nul ne peut dicter à la presse le contenu de
        l'information sans s'exposer à faire de la censure ou à orienter
        l'information." DERP, p. 9
    30. En vertu de ce principe de liberté de choix reconnu aux médias et aux
        professionnels de l'information, les mis-en-cause pouvaient
        sélectionner l'angle de traitement ainsi que les informations qu'ils
        estimaient d'intérêt public et en faire leur manchette ainsi que le
        contenu de leurs articles. Cet aspect du grief n'est donc pas retenu.

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                         Grief 3 : sensationnalisme
                 (exagération de la portée de l'information)
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    31. Cependant, en regard du sensationnalisme, objet du présent grief, le
        guide DERP du Conseil indique aussi que le public ne doit pas être
        induit en erreur quant à la valeur et à la portée réelles des
        informations qui lui sont transmises: "Les médias et les
        professionnels de l'information doivent traiter l'information
        recueillie sans déformer la réalité. Le recours au sensationnalisme
        et à " l'information-spectacle" risque de donner lieu à une
        exagération et une interprétation abusive des faits et des événements
        et, d'induire le public en erreur quant à la valeur et à la portée
        réelles des informations qui lui sont transmises." DERP, p. 22
    32. Or, la manchette du quotidien The Gazette était libellée comme suit :

                               Bouchard-Taylor
                           Vision for a new Quebec
           Final draft of the reasonable accommodation commission's
       report says the responsibility for open mindedness lies mainly
                     with French-Canadians. Its message:
        Learn more English. Be nicer to Muslims. Get better informed.

    Ces éléments du rapport Bouchard-Taylor se retrouvent dans le premier
paragraphe de l'article intitulé : "Time for Quebecers to be more open:
report" et dans la manchette centrale à la une.

    33. Après examen par le Conseil, il s'avère que, tout en étant présents
        dans le contenu du rapport Bouchard-Taylor, ces trois points du
        "message" retenus par le journal ne correspondent pas à la pensée
        centrale et aux conclusions finales formulées par les commissaires
        Bouchard et Taylor dans leur rapport.
    34. Tel que mentionné précédemment au paragraphe 31, le guide des
        principes du Conseil indique que "les médias et les professionnels de
        l'information doivent traiter l'information recueillie sans déformer
        la réalité". En ne précisant pas clairement que le journaliste ne
        disposait que d'une partie limitée du rapport Bouchard-Taylor, soit
        le tiers du document; en ne précisant pas que le "message" était
        constitué des conclusions qu'ils tiraient eux-mêmes des parties du
        document qu'ils ont obtenu à l'avance et non de celles du rapport
        lui-même; en ne précisant pas que les mis-en-cause n'avaient pas en
        main les conclusions de ce rapport, le lecteur était justifié de
        croire que les informations rapportées par The Gazette étaient le
        résumé du rapport Bouchard-Taylor.
    35. Selon le Conseil, la portée de ces éléments publiés est cependant
        toute autre : en l'absence de ces mentions claires et évidentes,
        l'interprétation du contenu du rapport, telle que présentée dans
        l'article et la manchette du quotidien The Gazette induit le public
        en erreur quant à la valeur et la portée réelles de l'information
        transmise aux lecteurs. Et selon le Conseil, la responsabilité de The
        Gazette était d'autant plus grande qu'elle était le premier média à
        dévoiler les conclusions de la Commission Bouchard-Taylor dont la
        tournée avait occupé une place considérable au Québec dans les mois
        précédents. Il était clair que la première présentation médiatique
        des conclusions de la Commission aux Québécois allait jouer un rôle
        très important dans le débat public. Ce premier "résumé" des
        conclusions du rapport a constitué le premier filtre à travers lequel
        les citoyens ont pu s'approprier les réflexions des commissaires. Le
        grief pour sensationnalisme est donc retenu.

    -------------------------------------------------------------------------
               Grief 4 : manchette trompeuse (French-Canadian)
    -------------------------------------------------------------------------

    36. M. Dorion déplorait que la manchette, en utilisant le vocable
        "French-Canadian", soit trompeuse puisqu'elle laisserait penser que
        c'est l'expression qu'ont privilégiée les commissaires alors qu'ils
        intégreraient plus communément celle-ci à des appellations de type
        "Québécois canadiens-français". M. Heinrich soutenait quant à lui que
        le vocable "French-Canadian" était celui auquel les commissaires
        avaient donné leur préférence.
    37. Après analyse, le Conseil a pu constater que les commissaires ont
        pris soin, dans leur rapport, de lever certaines ambiguités quant à
        la terminologie qu'ils ont adoptée pour qualifier la population
        québécoise. Ainsi, à la page 202 de leur rapport, ils indiquent
        "reje(ter) l'expression "Québécois de souche" pour désigner les
        "Québécois d'origine canadienne-française". Ils précisent qu'"il
        vaudra mieux dire "Québécois canadiens-français"". Le Conseil a aussi
        observé que les nombreuses appellations différentes utilisées dans le
        rapport pour désigner le groupe de citoyens visé différaient selon
        que les commissaires faisaient référence à des réalités historiques
        ou à des situations actuelles. Partant de ce constat, le Conseil
        relève que cette précision n'apparaît pas dans ce qui a été publié
        par The Gazette, mais considère néanmoins que l'utilisation de
        l'expression "French-Canadian" ne constitue pas une erreur
        déontologique mais une imprécision. Le grief pour manchette trompeuse
        n'est donc pas retenu.

    -------------------------------------------------------------------------
               Grief 5 : préjugés (apprentissage de l'anglais)
    -------------------------------------------------------------------------

    38. Enfin, selon le plaignant, la manchette manquait de respect envers
        les francophones et attisait les préjugés envers ceux-ci, en donnant
        l'impression que l'apprentissage de l'anglais par les francophones du
        Québec serait le premier moyen de vaincre leur étroitesse d'esprit.
    39. Le guide de principes du Conseil indique que "les médias et les
        professionnels de l'information doivent éviter de cultiver ou
        d'entretenir les préjugés". DERP, p. 41
    40. Relativement à l'apprentissage de l'anglais, le Conseil constate que
        cet élément est bien présent dans le rapport et sa présentation dans
        le journal est indiquée. En faisant cette mention, les mis-en-cause
        n'ont donc pas, selon le Conseil, manqué de respect envers les
        Québécois francophones et n'ont pas alimenté de préjugés à leur
        égard. Le grief n'est donc pas retenu.

    -------------------------------------------------------------------------
              Grief 6 : préjugés (Plainte de M. Gilles Rhéaume)
    -------------------------------------------------------------------------

    41. En regard, cette fois, de la plainte formulée par M. Gilles Rhéaume,
        ce dernier y abordait la question d'un article traitant des
        conclusions du rapport Bouchard-Taylor intitulé, "Time to change our
        lingo" et publié le 19 mai 2008, sous la signature du mis-en-cause.
        De son avis, M. Heinrich se serait malicieusement servi de certains
        éléments du rapport pour véhiculer des préjugés et identifier un
        groupe sur une base ethnique. Le journaliste répond avoir rapporté
        avec exactitude et honnêteté une partie des observations des
        commissaires.
    42. Après analyse, le Conseil considère que, dans l'article du 19 mai
        2008, le journaliste rapporte avec justesse ce qui a été exposé par
        la Commission Bouchard-Taylor dans son rapport et n'introduit aucun
        préjugé. En conséquence, le grief n'est pas retenu.
    43. Au vu de tout ce qui précède, concernant la plainte de M. Jean
        Dorion, le Conseil de presse rejette les griefs relatifs à l'intérêt
        public pour avoir dévoilé le contenu du rapport Bouchard-Taylor avant
        publication. Il en va de même pour le grief au sujet du manque de
        respect envers les Québécois francophones, pour avoir alimenté des
        préjugés à leur égard, ainsi que pour avoir publié une manchette
        trompeuse. Le Conseil reconnaît également aux mis-en-cause le droit
        de sélectionner les contenus qu'ils veulent mettre en évidence dans
        le traitement d'une nouvelle et le choix de leurs manchettes.

        Cependant, le Conseil blâme M. Jeff Heinrich et le quotidien The
        Gazette pour sensationnalisme dans l'article du 17 mai 2008, dans la
        mesure où, en ne mentionnant pas clairement qu'ils n'avaient eu accès
        qu'à une partie seulement du rapport, sans ses conclusions, et en ne
        précisant pas que les informations publiées n'étaient pas les
        conclusions des commissaires, les mis-en-cause ont induit le public
        en erreur quant à la valeur et à la portée réelles des informations
        qu'il croyait recevoir.

    44. Par ailleurs, le Conseil de presse rejette la plainte de M. Gilles
        Rhéaume à l'endroit de M. Jeff Heinrich et du quotidien The Gazette
        relativement à l'article du 19 mai 2008, au motif d'avoir véhiculé
        des préjugés.

    Guy Amyot, secrétaire général
    Au nom du comité des plaintes et de l'éthique de l'information
    




Renseignements :

Renseignements: Guy Amyot, secrétaire général, Conseil de presse du
Québec, (514) 529-2818, info@conseildepresse.qc.ca

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