Conseil de presse du Québec - Comité des plaintes et de l'éthique de l'information - Décision - Numéro de dossier : D2007-02-068



    
    -------------------------------------------------------------------------
    Numéro de dossier : D2007-02-068

    Plaignant           M. Bernard Desgagné

    et

    Mis-en-cause        Mme Julie Miville-Dechêne, journaliste
                        Mme Geneviève Guay, directrice, traitement des
                        plaintes et affaires générales, Information/Services
                        français
                        La Société Radio-Canada
    -------------------------------------------------------------------------
    

    MONTREAL, le 22 nov. /CNW Telbec/ -

    RESUME DE LA PLAINTE

    M. Bernard Desgagné porte plainte contre la journaliste Julie
Miville-Dechêne de la Société Radio-Canada (SRC), pour avoir tenté d'influer
sur le cours de la campagne électorale et pour abus de pouvoir. Le plaignant
accuse notamment la journaliste d'avoir fait des insinuations dans un
reportage portant sur le retrait d'une publicité. La plainte vise
spécifiquement deux reportages diffusés au "Téléjournal" de la SRC, le
vendredi 23 février 2007.

    GRIEFS DU PLAIGNANT

    L'objet de la plainte est un reportage de Mme Julie Miville-Dechêne
diffusé sur les ondes de la télévision de Radio-Canada. Le reportage portait
sur un film publicitaire présentant de façon "humoristique" une femme "qui
veut mettre fin à sa relation avec son conjoint". Selon le plaignant, "Le
Téléjournal du 23 février indiquait qu'il s'agissait d'une publicité du PQ qui
allait trop loin et qu'on y faisait un parallèle avec la violence conjugale."
    Pour illustrer son propos, le plaignant cite un extrait diffusé dans le
reportage : "Quand je l'ai choisi, c'était la lune de miel. Il était plein de
bonnes intentions. Mais rapidement tout est devenu sombre. Il ne m'écoutait
plus. (...) Un jour, je me suis rendu compte qu'il me mentait. Ca fait quatre
ans que ça dure." Un autre extrait indiquait : "C'est l'enfer. Il faut que je
mette fin à cette relation." Le plaignant affirme qu'il ne voit dans le film
aucune allusion à la violence conjugale. Il dit avoir compris qu'il s'agissait
d'une femme déçue par sa relation avec son conjoint qui ne l'écoutait pas et
qui lui mentait, mais il demande où est la violence. Pour lui, "de deux choses
l'une : ou bien le reportage de Radio-Canada ne mentionnait pas les passages
vraiment incriminants du film, ou bien il était carrément trompeur".
    Selon le plaignant, c'est la journaliste elle-même qui a proposé à la
présidente de la Fédération des femmes du Québec, Mme Michelle Asselin, de
regarder le film. A la suite du visionnement, celle-ci aurait déclaré : "C'est
évident qu'on réfère à une situation d'une femme victime de violence
conjugale." Mme Asselin aurait ajouté qu'on décrivait dans le film le cycle de
la violence, et que l'Etat québécois y était présenté comme un conjoint
agresseur et violent.
    M. Desgagné ajoute que la journaliste a aussi interrogé Mme Rolande
Clément, présidente du Regroupement provincial des maisons d'hébergement pour
femmes victimes de violence conjugale. Mme Clément aurait déploré dans le
reportage "l'instrumentalisation de la violence conjugale à des fins
politiques". Pour le plaignant, ce n'est pas du tout ce que disait le film
qui, selon lui "parlait d'une relation décevante, d'un homme qui n'écoutait
pas sa conjointe et qui lui mentait. Si les hommes qui battent leur femme
peuvent avoir ce comportement en plus de leur comportement agressif, il y a
sans doute un bien plus grand nombre de cas semblables où la violence n'est
pas en cause. On ne peut pas affirmer que parce qu'un homme ment à sa femme et
n'écoute pas, il la bat. Loin de là".
    Le plaignant considère donc "que Mme Miville-Dechêne a monté elle-même
cette affaire en épingle. Elle a voulu faire un petit scandale sur les ondes
et a insinué que, parce que le PQ avait fait retirer le film, il admettait
automatiquement sa faute, y compris le lien avec la violence conjugale". Pour
lui, il s'agit d'une tentative d'influer sur le cours de la campagne
électorale, un abus de pouvoir médiatique de la part des mis-en-cause "qui n'a
laissé d'autre choix au PQ que de retirer la publicité pour éviter toute
controverse, alors qu'en fait, l'interprétation du film faite par
Mme Miville-Dechêne était plutôt discutable".
    Selon le plaignant, pour corroborer cette interprétation, la journaliste
s'est servie "du point de vue de femmes qui ont le mérite d'aider tous les
jours des femmes victimes de violence conjugale, mais dont le point de vue sur
les relations entre les hommes et les femmes se trouve par le fait même
vraisemblablement biaisé". Il ajoute que Mme Miville-Dechêne n'a pas donné la
parole à d'autres personnes hors du PQ et des groupes de femmes.

    INFORMATION COMPLEMENTAIRE

    Deux jours après le dépôt de sa plainte, M. Desgagné fait parvenir au
Conseil la réponse reçue de la directrice du traitement des plaintes et
affaires générales, Information/Services français de la SRC, Mme Geneviève
Guay, car il avait également adressé sa plainte à la SRC. Dans sa lettre de
présentation, il indique que cette réponse ne le satisfait pas parce qu'elle
ne va pas au fond des choses.
    Deux semaines plus tard, le plaignant communique également au Conseil ses
commentaires à la réponse reçue du bureau de l'Ombudsman de la SRC à qui il
s'était adressé pour une révision du dossier, non satisfait qu'il était de la
réponse de Mme Guay.

    COMMENTAIRES DES MIS-EN-CAUSE

    Commentaires de Mme Geneviève Guay, directrice du traitement des plaintes
    -------------------------------------------------------------------------
    et affaires générales Information/Services français de la SRC
    -------------------------------------------------------------

    Mme Guay amorce sa réponse par un historique du cas où elle relève les
échanges entre le plaignant et la SRC.
    Elle rappelle ensuite les étapes du reportage : affectation de la
journaliste; visionnement de la publicité en question; interrogations de sa
part sur l'interprétation qui risque d'être faite; vérification auprès du PQ
et confirmation de la nature de la publicité associée au "marketing viral";
confirmation d'une entrevue avec l'organisateur en chef, Nicolas Girard;
contact téléphonique avec la Fédération des femmes du Québec (FFQ) sans
mentionner son hypothèse; contact avec le Regroupement des maisons
d'hébergement pour obtenir leur opinion; enregistrement de la réaction de
Mme Rolande Clément, du Regroupement des maisons d'hébergement; entrevue avec
Nicolas Girard qui justifie le concept et affirme qu'il n'est pas question de
le retirer du site; constatation par une recherchiste que le site Internet
bondébarras.com n'est plus en ligne; confirmation par Manuel Dionne que la
décision a été prise parce que M Girard "a constaté que cette publicité
pouvait heurter des femmes".
    Mme Guay aborde ensuite la démarche journalistique. En regard de l'équité
dans le reportage, elle indique que le PQ a pu défendre son point de vue par
la voix de son organisateur en chef, M. Nicolas Girard, et celle du chef,
M. André Boisclair. De plus, la publicité en cause a été montrée à l'écran
dans sa quasi-totalité afin de permettre aux téléspectateurs de se faire leur
propre opinion. De plus, "des groupes de femmes suffisamment représentatifs
ont montré qu'au minimum un certain nombre de personnes pouvaient associer ces
images à de la violence". Pour Mme Guay, ces éléments étaient nettement
suffisants pour que le téléspectateur puisse se faire une idée éclairée sur le
sujet.
    Tout en reconnaissant que d'autres personnes pourraient être en désaccord
avec les opinions recueillies, Mme Guay estime qu'il serait absurde d'exiger
que les journalistes présentent tous les points de vue existant dans la
société. Le but d'un bon reportage n'est pas, selon elle, de dire aux citoyens
quoi penser, mais de leur donner ce qui leur sera utile et suffisant pour
juger eux-mêmes.
    En ce qui a trait au point de vue du Parti québécois, Mme Guay fait
observer qu'il a évolué au cours de la journée : sensible aux réactions des
groupes de femmes, le PQ a jugé ces réactions suffisantes pour retirer sa
publicité.
    En regard de l'hypothèse journalistique, Mme Guay affirme que "le fait de
poser une hypothèse de départ et de tenter de la vérifier par la suite, fait
partie d'une démarche journalistique saine et normale", et qu'un journaliste
honnête doit rester ouvert à trouver des hypothèses contraires à son hypothèse
de départ. Elle se dit persuadée que c'est l'attitude conservée par la
journaliste et que rien dans le reportage n'indique une idée préconçue de sa
part.
    La porte-parole des mis-en-cause aborde ensuite l'interrogation :
"Pourquoi cette hypothèse plutôt qu'une autre quand aucun des mots prononcés
dans la publicité ne réfère nommément à la violence?" Mme Guay y répond,
d'abord par l'impression laissée par l'image forte de la mère abattue,
dépassée, qui est aussi l'image d'une femme victime, et qui a créé un malaise
chez plusieurs téléspectateurs. Elle ajoute que le ton et les expressions
"laissent imaginer le pire" et "évoquent une situation d'urgence et de
danger". Elle rappelle aussi que "selon les définitions reconnues, il y a
plusieurs formes de violence conjugale : violence verbale, psychologique et
physique.
    Au sujet des questions posées "en dehors des messages préparés par les
équipes de communicateurs des partis politiques", Mme Guay explique que les
questions inattendues permettent aux électeurs de mieux voir les réactions aux
situations imprévues de ceux qui aspirent à les diriger.
    En ce qui a trait à l'intérêt pour la publicité sur Internet, elle
invoque que la campagne électorale a donné lieu à une utilisation sans
précédent d'Internet pour diffuser des messages qui vont plus loin plus que
ceux diffusés à la télévision.
    En regard des accusations concernant l'intégrité de la journaliste,
Mme Guay considère que la lettre de M. Desgagné contient des attaques
personnelles inacceptables contre Mme Miville-Dechêne auxquelles elle n'entend
pas répondre. Elle explique que la journaliste était affectée à une tâche
spéciale pendant la couverture de la campagne communément appelée, à la SRC,
"l'épreuve des faits", une tâche qui consiste à explorer des sujets non prévus
par les équipes de communicateurs des partis politiques. Selon elle, il s'agit
d'un rôle difficile qui n'est confié qu'aux journalistes les plus
expérimentés. En outre, la thèse de partisanerie développée par le plaignant
serait mal fondée, notamment parce qu'elle ne tient pas compte de l'ensemble
des reportages produits par la journaliste.
    Enfin, en ce qui a trait à l'impartialité de Radio-Canada, Mme Guay
considère "que c'est le rôle de toute entreprise de presse d'analyser les
affirmations, les stratégies, les promesses ou les discours de tous les partis
politiques, particulièrement en campagne électorale", et c'est ce qu'a fait
Radio-Canada.
    Selon Mme Guay, le plaignant aurait aussi sous-entendu que l'impact des
reportages de ce type est nécessairement négatif pour un parti. Selon elle,
tel n'est pas le cas. L'impact des reportages sur les électeurs est d'ailleurs
toujours difficile à évaluer.
    Sur la base des réactions diverses reçues, elle se dit convaincue que les
réactions au reportage peuvent avoir été différentes selon l'opinion ou la
personnalité des téléspectateurs. Ainsi, nul ne peut présupposer de cet
impact.
    Mme Guay annexe à ses commentaires la réponse de l'Ombudsman de
Radio-Canada à la plainte de M. Desgagné.

    REPLIQUE DU PLAIGNANT

    Le plaignant estime que Mme Guay ne répond pas sur le fond à son argument
principal, à savoir que "quoi qu'aient pu en penser les deux seules personnes
appelées à donner leur point de vue sur la question dans le reportage de
Mme Miville-Dechêne (à part le Parti québécois), il n'était pas question de
violence conjugale dans la publicité du Parti québécois incriminée par
Mme Miville-Dechêne". Pour lui, il n'en était tout simplement pas question et,
c'est ce que les mis-en-cause n'arrivent pas à admettre.

    DECISION

    Une précision s'impose au départ. Le Conseil de presse n'a jamais pu
visionner entièrement le film dont il est question dans la présente plainte,
les parties ne lui en ayant pas fourni copie, et celui-ci ayant été retiré du
site "bondebarras.tv", tel que mentionné dans le reportage. Ce n'est donc que
sur la base des deux reportages de Mme Julie Miville-Dechêne, diffusés le
vendredi 23 février 2007, que repose la présente décision.
    Le premier grief était à l'effet que soit le reportage ne mentionnait pas
les passages vraiment incriminants du film publicitaire, ou soit était
carrément trompeur. Après vérification, il est apparu au Conseil que même si
les mots "violence conjugale" ne sont jamais mentionnés textuellement dans les
séquences rapportées dans le reportage, plusieurs éléments visuels, le ton et
le vocabulaire de la comédienne, suggéraient une situation de détresse vécue
par une femme et provoquée par un homme.
    Or, même s'il est possible de considérer, comme l'a fait le plaignant,
qu'il s'agit d'une fiction avec une "présentation humoristique", d'autres
personnes pouvaient aussi en avoir une perception différente, selon leur point
de vue et leur sensibilité, y compris celle d'un lien avec le phénomène de la
violence conjugale. Et c'est précisément ce que les deux femmes interviewées
par la journaliste ont affirmé.
    L'hypothèse de la journaliste était à l'effet que la publicité en
question pouvait heurter certaines personnes. Dans les circonstances, elle
n'exigeait pas un sondage scientifique sur toutes les perceptions possibles à
l'égard du film, et seuls quelques témoignages crédibles suffisaient à
démontrer que pour certains le film pouvait être inacceptable. Le grief n'a
donc pas été retenu.
    Un second grief voulait que la journaliste ait elle-même monté cette
affaire en épingle. A l'appui de sa thèse, le plaignant invoquait que c'est la
journaliste qui a choisi les deux représentantes de mouvements de femmes pour
réagir à la question.
    Le Conseil de presse a déjà précisé que les médias et les professionnels
de l'information doivent être libres de relater les événements et de les
commenter sans entraves ni menaces ou représailles; que l'attention qu'ils
décident de porter à un sujet particulier relève de leur jugement
rédactionnel; que le choix de ce sujet et sa pertinence, de même que la façon
de le traiter, leur appartiennent en propre; et enfin, que nul ne peut dicter
à la presse le contenu de l'information sans s'exposer à faire de la censure
ou à orienter l'information.
    Si la journaliste pouvait choisir d'aller recueillir différentes
réactions du public pour cerner l'interprétation générale qui se dégageait du
film publicitaire, elle pouvait également décider d'aller vérifier si le film
en question pouvait heurter une certaine catégorie de citoyens. Les
mis-en-cause affirment d'ailleurs que la journaliste a recueilli les réactions
des deux intervenantes de façon neutre, sans leur suggérer de réaction, ce qui
n'a pu être contredit par le plaignant. Si ce dernier interprète le sujet
autrement, il n'a pas démontré que le sens donné par les femmes interviewées
était invraisemblable ou incongru. Le grief en ce sens a donc été rejeté.
    Le dernier grief avait trait à l'accusation d'avoir voulu faire un
scandale sur les ondes et d'avoir insinué que, parce que le PQ avait fait
retirer un film, il admettait automatiquement une faute, en lien avec la
violence conjugale; et qu'en conséquence, il s'agissait d'une tentative
d'influer sur le cours de la campagne électorale et d'un abus de pouvoir.
    En ce qui a trait à l'accusation d'avoir voulu faire un scandale, le
Conseil a estimé que le plaignant prête des intentions à la journaliste, mais
ne démontre pas que sa démarche ait eu pour but de soulever un scandale. Et si
le plaignant peut voir dans le reportage une "insinuation" à l'effet que,
parce que le PQ avait fait retirer un film, il admettait automatiquement une
faute, il s'agit de sa propre conclusion et non celle du reportage. Dans ce
dernier, la journaliste n'a fait que rapporter les faits et laissé le
téléspectateur conclure.
    En regard de la tentative d'influer sur le cours de la campagne
électorale, ici encore, aux yeux du Conseil il s'agit d'une opinion
personnelle du plaignant qui n'est ni évidente, ni démontrée.
    Par conséquent, pour l'ensemble des raisons expliquées plus haut, le
Conseil de presse du Québec rejette la plainte de M. Bernard Desgagné contre
la journaliste Julie Miville-Dechêne et la Société Radio-Canada.

    Nathalie Verge, secrétaire générale
    Au nom du comité des plaintes et de l'éthique de l'information




Renseignements :

Renseignements: Nathalie Verge, secrétaire générale, Conseil de presse
du Québec, (514) 529-2818, info@conseildepresse.qc.ca

Profil de l'entreprise

Conseil de presse du Québec

Renseignements sur cet organisme


FORFAITS PERSONNALISÉS

Jetez un coup d’œil sur nos forfaits personnalisés ou créez le vôtre selon vos besoins de communication particuliers.

Commencez dès aujourd'hui .

ADHÉSION À CNW

Remplissez un formulaire d'adhésion à CNW ou communiquez avec nous au 1-877-269-7890.

RENSEIGNEZ-VOUS SUR LES SERVICES DE CNW

Demandez plus d'informations sur les produits et services de CNW ou communiquez avec nous au 1‑877-269-7890.